Enseigner le Vovinam Viet Vo Dao : transmettre une philosophie

par Mariane Peter (2009)

Le passage au niveau de 1er dang, symbolisé par la couleur jaune pour montrer la progression de notre pratique et de notre implication dans l’art martial qui « entre dans la peau », est une étape primordiale. En effet, il symbolise le début de notre véritable apprentissage : nous quittons le statut de débutant pour être initiés. C’est également un niveau qui nous confère la responsabilité d’instructeur et qui, ainsi, nous permet de transmettre les techniques et les principes du Vovinam Viet Vo Dao. A travers ce mémoire, je souhaite exposer l’enseignement et la philosophie du Vovinam Viet Vo Dao tels que je les conçois et tels que j’espère être en mesure de les appliquer, sans prétendre donner des règles universelles. Les lignes suivantes reflètent ainsi non seulement une partie de ma sensibilité face aux Arts Martiaux, mais aussi l’état d’esprit cultivé par mon maître, que j’aimerais transmettre en plus des techniques physiques.

La philosophie du Vovinam Viet Vo Dao est vaste et je ne peux l’aborder dans son ensemble parce que l’expérience et donc la connaissance me manquent. Ces quelques lignes ne sont que quelques pierres de la longue route qui mène dans la voie…

LA VALEUR DES PRINCIPES ET DES SYMBOLES DU VOVINAM VIET VO DAO

Les concepts exposés dans ce paragraphe sont les piliers du Vovinam Viet Vo Dao et sont, à ce titre, les racines, cachées aux yeux des non-initiés, d’un arbre formé de branches « physiques », parties plus visibles de l’Art Martial, représentant la force, la puissance, l’énergie, la rapidité, la souplesse et la maitrise technique. A chaque branche correspond une racine : chaque particularité physique possède son équivalent dans l’esprit (par exemple, la force est physique mais aussi mentale).

La pratique des Arts Martiaux en omettant leur philosophie est aussi instable qu’un arbre sans racines. A l’opposé, plus l’esprit sera développé, plus les techniques seront justes, car réalisées dans l’état d’esprit approprié, et les acquis durables. En outre, le développement de la philosophie et du physique doit se faire de façon progressive et équilibrée : l’arbre a besoin de développer ses racines et ses branches harmonieusement pour conserver sa stabilité et avoir une croissance optimale. Un arbre avec de grandes branches, aussi solides soient-elles, n’est pas viables sans racines ; il chutera avec la première bourrasque…

LES 10 PRINCIPES

Maître Nguyen Loc a défini dix principes fondamentaux sur la base du comportement que chaque pratiquant doit adopter :

  • Atteindre le plus haut niveau de l’art pour servir le peuple et l’humanité
  • Etre fidèle à l’idéal du Vovinam Viet Vo Dao et être dévoué à sa noble cause
  • Etre toujours unis, respecter les Maîtres, les Anciens et aimer ses condisciples.
  • Respecter rigoureusement la discipline, mettre l’honneur au dessus de tout.
  • Respecter les autres Arts Martiaux et n’utiliser le Vovinam Viet Vo Dao en cas de légitime défense.
  • Cultiver la Connaissance, forger l’esprit, progresser dans la vie.
  • Vivre avec justice, simplicité, loyauté et noblesse d’esprit.
  • Développer une volonté d’acier, vaincre les difficultés.
  • Etre lucide, persévérant et actif.
  • Etre maître de soi-même, modeste, respectueux, tolérant et progresser en ayant un œil critique envers soi-même.

AMELIORER SES QUALITES ET COMBATTRE SES DEFAUTS

Chacun de ces principes est la formalisation de l’état esprit que nous devons développer pour avancer et être serein dans notre vie. L’enseignant, sous l’égide de son maître, doit, quant à lui, aider chaque Vo Sinh à les comprendre afin de lui donner les bases nécessaires à sa construction. Le Vovinam est un chemin pour parvenir à cet état d’esprit, comme n’importe quel autre Art Martial, ou encore comme toutes les activités qui demandent un travail sur soi important pour progresser. Ainsi, personnellement, je retrouve dans la pratique du Vovinam Viet Vo Dao le même plaisir, les mêmes combats, les mêmes épreuves que lors de l’ascension d’une montagne. En effet, évoluer au sein du Vovinam Viet Vo Dao, comme au sein de n’importe quel autre Art Martial, revient à gravir des sommets de plus en plus hauts, techniquement de plus en plus difficiles, mais surtout de plus en plus beaux. Pour ce faire, nous devons rester « maîtres de nous-mêmes », connaitre et contrôler notre corps et notre esprit pour réagir correctement dans les situations de stress. La « modestie et le respect» sont émanent de notre position même sur le chemin du Dao : nous seront toujours des poussières éphémères face à la montagne. Enfin, nous devons être « tolérant et progresser en ayant un œil critique envers nous-mêmes » et solliciter la critique de nos ainés, afin d’améliorer notre pratique et notre état d’esprit.

LE RESPECTS DES ARTS MARTIAUX

Le choix de l’Art Martial est simplement le choix d’un chemin ; l’un nécessite plus de force physique, l’autre plus d’endurance ou un autre encore plus de souplesse. Ce point n’a que peu d’importance. Nous choisissons sans doute au départ notre chemin de par notre attirance pour le développement de telle ou telle particularité technique et physique. Cependant, quelque soit notre route, nous devrons développer une grande force morale pour arriver au bout, « développer une volonté d’acier, vaincre les difficultés ». En effet, sur toutes ces routes, il apparaitra, à plusieurs reprises, un obstacle, toujours le même, à chaque rencontre il sera plus haut et plus solide que la fois précédente : atteindre chaque sommet, progresser, ne pourra se faire qu’en ayant vaincu son plus grand ennemi, soi-même. Face à cet ennemi, lorsqu’il apparait trop fort, il peut paraitre plus aisé de prendre un autre chemin – changer d’Art Martial. Cependant, prendre un autre chemin n’aidera en rien : non seulement toute la route déjà parcourue sera à refaire – certes, peut être plus vite – mais nous retrouverons encore sur notre chemin ce même obstacle, et cette première fuite ne sera qu’une entrave supplémentaire à son franchissement.

FRANCHIR L’OBSTACLE : SE COMBATTRE SOI-MEME

Pour franchir un obstacle, quelque soit sa hauteur, quelque soit le temps nécessaire pour passer au-delà, nous devons rester « lucide, actif et persévérer ». Ce précepte, comme tous les autres, s’applique bien entendu dans la vie de tous les jours – études, travail, vie de famille. Il faut en effet se donner les moyens de franchir les épreuves qui se trouvent devant nous, quel que soient leurs origines et leurs implications. L’intégration, même inconsciente, de cette force mentale induit bien souvent des changements dans la vie du Vo Sinh : j’ai pu par exemple observer parmi mes compagnons des personnes timides et renfermées prendre confiance en elles grâce à leur persévérance dans les Arts Martiaux qui les avait menées à un premier sommet.

Les trois mots «lucide, actif et persévérer » sont les clés de la réussite dans chacun de nos combats. La lucidité est un état de conscience qui est, certes, parfois difficile à atteindre, mais qui permet de voir le problème tel qu’il est, sans illusions, de le jauger à sa juste valeur, de le comprendre, d’anticiper les conséquences de chacune des actions qui vont suivre. En effet, agir est nécessaire. Face à une difficulté nous devons prendre une décision et être en mesure de l’assumer, car c’est celle qui nous a semblé la meilleure dans l’esprit de « vivre avec justice, simplicité, loyauté et noblesse d’esprit ». En cas d’erreur, la persévérance est l’issue ; recommencer, encore et encore, ne jamais abandonner, travailler, jusqu’à ce qu’on réussisse à franchir l’obstacle dans l’objectif de continuer à avancer, à progresser étapes par étapes, sommets par sommets, et « atteindre le plus haut niveau de l’art ».

LE VOVINAM : UNE ASCESE

Un profane pourrait confondre notre envie d’exceller avec de la vanité. Ce serait là une erreur car l’excellence de la pratique est une ascèse et ne peut se concevoir sans modestie et humilité qui guident nos gestes et nos paroles. L’idéal du Vovinam est de « servir le peuple et l’humanité ». Nous pouvons en effet espérer qu’à travers la pratique des Arts Martiaux, et notamment du Vovinam Viet Vo Dao, nous puissions améliorer le quotidien à notre échelle, non pas par l’action physique qui doit rester le dernier recours face à une difficulté, mais par la force morale que demandent le courage, la souplesse d’esprit, la combattivité, le respect, la loyauté, la persévérance, la modestie…

Vivre en « étant fidèle à l’idéal du Vovinam Viet Vo Dao et dévoué à sa noble cause », c’est par exemple être capable de défendre quelqu’un face à une injustice, ou encore d’assumer ses responsabilités, et pour ce faire, il faut éduquer son esprit à ne pas choisir la voie qui apparait comme la plus facile.

LES SYMBOLES

La culture asiatique utilise fréquemment les métaphores pour exprimer des idées abstraites. Comme de nombreuses pratiques martiales, le Vovinam possède un symbole, le bambou, qui reflète les qualités principales que chaque Vo Sinh doit développer : plier sans jamais rompre, rester souple et solide. Ces concepts s’appliquent tout autant au physique qu’au mental. Il existe de nombreux autres symboles lorsque nous pratiquons : l’environnement (dojo, salut, hiérarchie), les positions de base, les déplacements notamment dans les Quyen…

LE LIEU

L’ensemble du cérémonial qui accompagne la pratique des Arts Martiaux – dojo, salut, dénominations maître, élève, professeur – est une symbolisation de l’état d’esprit martial et permet de mettre le pratiquant dans la condition mentale adaptée. Le fait de pratiquer dans un dojo dissocie l’Art Martial des sports classiques. En effet, de do en japonais, dao en vietnamien, le dojo est le lieu où l’on cherche la voie. Il est dédié autant à la méditation qu’à la pratique physique. Les tatamis sont respectés pour leur dimension spirituelle : de ce fait, avant de monter dessus (les pieds propres), on les salue, debout, en direction de la partie la mieux exposée de la salle où trône généralement le portrait du maître. De même, on ne sort jamais des tatamis sans en avoir demandé l’autorisation au responsable du cours : non seulement, en cas de problème (blessure) cela permet à l’enseignant d’être informé de la situation, mais aussi, uniquement par respect, on ne déambule pas dans un dojo de façon anarchique.

Sur les tatamis, nous sommes des pratiquants, positionnés dans une hiérarchie qui peut être très différente de celle du quotidien : les liens de la vie courante (frère/sœur, patron/employé, mari/femme) s’effacent devant le grade de chacun. Cette dissociation des rôles à l’intérieur et à l’extérieur du dojo est non seulement nécessaire à une bonne pratique des Arts Martiaux mais aussi aux relations dans le quotidien. Il est parfois difficile de travailler avec quelqu’un que nous côtoyons par ailleurs dans la vie courante ; pour moi, il a été particulièrement dur d’accepter et d’encaisser les coups donnés par mon époux et toute douleur qu’il pouvait m’infliger. Passer outre et le considérer comme n’importe quel autre Vo Sinh a demandé du travail qui s’est révélé à terme bénéfique et nous permet de vivre en meilleure harmonie.

LE SALUT

Le salut débute et clôture le cours. Il se décompose en trois parties : nghiêm (prêt), pour se préparer physiquement et moralement, nghiêm lê (prêt à saluer), lê (saluer). Pour saluer, nous posons notre main droite sur notre cœur, « main d’acier sur le cœur de bonté », afin de montrer notre détermination à être fort et juste. Lorsqu’on s’incline, une main sur le cœur, le regard reste néanmoins sur la personne que nous saluons ; on ne baisse pas les yeux car nous ne marquons pas, par le salut, une soumission, mais un respect dans le cadre d’une pratique martiale et ce dernier point incite à toujours rester sur ses gardes. Il est essentiel de respecter ce rituel afin de cadrer la pratique du Vovinam Viet Vo Dao.

Un salut plus simple (main sur le cœur en s’inclinant) s’effectue également entre condisciples avant et après un exercice, entre adversaires ou encore lorsqu’on souhaite s’adresser à son maitre ou professeur. En outre, on salue dans une tenue correcte (on se positionne Quy tan pour rectifier sa tenue). Tous ces gestes et comportements « rituels » marquent le respect pour l’Art et les Anciens, et feront toujours la différence entre un pratiquant d’Arts Martiaux et un simple sportif.

LES POSITIONS ET LES TECHNIQUES

Les positions adoptées dans la pratique, comme celle de l’archer, de l’ours ou du tigre, reflètent des qualités physiques et mentales qui sont attribuées à ces êtres. Chaque position est une expression physique des idées associées aux modèles. Par exemple, la position du cavalier (Trung binh tan) représente la stabilité et la force du cavalier sur son cheval ainsi que sa détermination ; la position du tigre (Ho tan) symbolise l’animal qui s’apprête à bondir sur sa proie et demande au pratiquant une grande concentration pour frapper au moment optimal, être vif ; Xa tan mot et hai, les positions du serpent rappellent celle du ressort prêt à se détendre et nécessitent souplesse et rapidité du corps mais aussi de l’esprit. Cette réflexion s’étend également aux techniques (coups de poing, de pied, …).

AM DUONG

Lors de la réalisation d’une technique, l’ensemble du corps travaille dans la philosophie du Am Duong (Yin et Yang). En effet, un geste harmonieux et fort nécessite une opposition dans la direction prise par chacun des membres. Par exemple, si la main droite se dirige vers l’adversaire dans la technique du Dam thang, le poing gauche produit un mouvement dans la direction opposée (en expirant). Auparavant, la main gauche aura permis d’armer le coup (en inspirant) en allant chercher l’adversaire et en donnant sa direction. Cette technique, qui peut apparaitre relativement simple, fait appel à une forte dualité sous forme de complémentarité dans les mouvements (avant/arrière, armer/frapper) et dans la respiration (inspiration/expiration). Cette opposition complémentaire, exprimée physiquement dans chacune des techniques et représentée sur l’écusson du Vovinam, se retrouve dans l’ensemble de la pratique martiale – attaque/défense, énergie interne/énergie externe, physique/mental, travail/repos, contraction/expansion, maitre/élève, main d’acier/cœur de bonté… – et s’applique aussi dans l’univers – homme/femme, lune/soleil, plein/vide, noir/blanc, terre/ciel… L’objectif de l’application du Am Duong à la pratique du Vovinam est de trouver l’harmonie physique et spirituelle.

LE CENTRE

Les Quyen commencent et finissent en un même point : le centre d’un développement qui se fait par exemple en carré, pour représenter la Terre (exemple du Kaih mon Quyen), ou encore en croix (exemple du Thap Tu Quyen), chaque branche allant vers les points cardinaux associés aux différents éléments. Le retour au centre représente la stabilité et l’harmonie du Quyen, cette position est celle où nous sommes en sûreté.

Cette liste des principes et symboles du Vovinam Viet Vo Dao est loin d’être exhaustive et leur interprétation m’est propre : des nuances peuvent apparaitre en fonction de l’histoire et du vécu de chacun. C’est à chaque Vo Sinh de réfléchir sur leur sens et leur application et cela depuis son initiation et sans limite de durée ou de niveau car la progression au sein des Arts Martiaux s’accompagne d’une évolution de l’état d’esprit. Le maître, parfois par le biais de l’instructeur, est un guide à la compréhension de ces concepts et reste la référence vers laquelle nous devons nous tourner en cas de doute ou d’incompréhension.

ENSEIGNER LE VOVINAM VIET VO DAO

LA RESPONSABILITE

La position d’enseignant, et plus encore de maître, confère un ascendant important sur les élèves. Ces derniers doivent alors le respect à l’enseignant qui représente le moyen d’accès à la connaissance martiale et être attentifs à ses conseils et paroles. C’est là une grande responsabilité qui est octroyée aux gradés, et une grande part d’humilité et de modestie est nécessaire pour rester enseignant et non gourou. Notre rôle en tant qu’instructeur est de montrer les techniques, conseiller le Vo sinh sur leur exécution, transmettre par nos paroles et nos actes les préceptes et concepts défendus par notre maître. Les connaissances spirituelles acquises au cours de notre pratique sont pour la plupart tacites, généralement difficiles à verbaliser ou à « formaliser », c’est pour cela que les métaphores peuvent s’avérer utiles et que notre conduite, sur les tatamis mais aussi à l’extérieur, doit refléter nos convictions : « l’homme honorable commence par appliquer ce qu’il veut enseigner; ensuite il enseigne » (Confucius). En aucun cas, nous ne devons forcer nos élèves : chacun reste libre de ses choix, de ses actes et pensées. Enseigner c’est aider au développement des qualités et à la correction des défauts en harmonie avec la personne qu’est l’élève. Pour cela, nous devons apprendre à connaitre chacun de nos élèves, au point de vue physique (âge, condition physique) et spirituel (âge, caractère, intelligence) pour le conseiller et le guider au mieux de ses possibilités.
Les enseignants ont également la tache parfois délicate d’être à l’écoute des élèves, de leurs interrogations et de leurs doutes qu’ils soient explicitement exprimés ou non. Nous devons essayer de répondre et d’aider chaque Vo sinh dans la recherche de la solution, dans la mesure de nos propres connaissances. En effet, nous avons aussi le droit, et même le devoir, de nous interroger, de douter ou de ne pas savoir répondre à toutes les difficultés. Il est préférable d’avouer notre ignorance que de donner sciemment une réponse erronée. Nous ne pouvons pas tout connaitre, et plus nous progressons dans la voie martiale, comme dans tous les domaines, plus nous réalisons que nos connaissances sont minimes face à l’étendue de la voie (« Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » a dit Socrate). En cas de doute, d’incompréhension, il est donc préférable de s’adresser à l’un de nos ainés ou à notre maître plutôt que de rester dans l’ignorance. L’enseignement est un excellent moyen d’apprendre et de travailler sur soi : il met en lumière nos lacunes et défauts et nous oblige à nous corriger.

LA RELATION ELEVE/ENSEIGNANT

La relation maître/élève ou professeur/élève est un lien étroit qui se solidifie au cours de la progression du Vo sinh. Le maître est un guide, parfois même un père. Personne ne progresse seul. En devenant Vo sinh, nous intégrons une famille qui nous soutient et nous aide à évoluer. Pour reprendre le rapprochement utilisé précédemment entre les Arts Martiaux et l’ascension des montagnes, notre guide/maitre et notre instructeur nous orientent et nous motivent, notre compagnon de cordée/condisciple nous assure et rassure dans un esprit de confiance mutuelle et de fraternité. En montagne, le lien avec le guide et ses compagnons est physiquement présent, c’est une corde qui unit nos pas, on avance ensemble, et ne pas rattraper un compagnon qui chute condamne à chuter également. En Vovinam, le lien est spirituel, mais tout aussi solide : si notre élève ou notre condisciple tombe et que nous ne tentons rien pour le relever, alors pour nous, c’est également un échec.

Les étapes de l’apprentissage en Vovinam et en montagne ne sont pas différentes : atteindre les plus beaux sommets exige de chacun d’entre nous l’acquisition de techniques de plus en plus complexes et nous contraint à franchir des obstacles de plus en plus hauts et difficiles. Gravir son premier sommet, nécessite d’abord l’apprentissage de la marche et de la chute. Arrivé en haut, on aperçoit d’autres montagnes, plus hautes, plus belles, et nous apprenons à escalader les escarpements de roche ou de glace, à traverser les crevasses pour parvenir à leur sommet. Et toujours, nous apprenons à respirer malgré l’effort, malgré l’altitude. En Vovinam, franchir le premier sommet, c’est passer le premier cap. Pour le Vo Sinh, mais aussi pour son enseignant, cette étape requiert sans doute le plus de détermination, de confiance et de volonté. Il faut ici apprendre à marcher, à chuter et surtout à se relever pour continuer. Lorsque nous débutons, on n’a jamais entraperçu ne serait-ce qu’un sommet, et les difficultés peuvent alors rapidement mener au découragement, le découragement à l’abandon. Au cours de cette première ascension, l’enseignant, épaulé par son Maitre, doit, de ce fait, effectuer un travail difficile, réussir une épreuve qui requiert dévouement et noblesse d’esprit : c’est à lui de tenir la main du débutant, de ne jamais la lâcher, de créer le lien. Pour cela, il doit sans cesse l’encourager, le motiver, le relever lorsqu’il chute et lui donner suffisamment confiance en lui-même tout en restant juste pour forger son caractère et le conduire non seulement jusqu’à son premier sommet, mais lui faire apercevoir qu’il en existe bien d’autres, plus hauts, plus beaux. Tous les débutants ne requièrent évidemment pas la même attention, la vie a déjà appris à certains à se relever seul. Mais si ce ne sont plus des jeunes enfants dans l’esprit, ils restent néanmoins fragiles, et il est nécessaire d’être présent pour les soutenir lorsqu’ils en auront besoin.

Pour conclure cette partie, je rappellerais simplement la doctrine de l’enseignement confucéen qui a pour essence l’«humanité» et la «bienveillance». Ces vertus sont la base de nombreuses autres qualités : le respect des aînés, la loyauté, l’attitude respectueuse, la fidélité, la diligence, l’altruisme, l’affabilité, la bonté, la sobriété, la tolérance, l’indulgence, la sagesse et le courage. Ce sont les qualités qu’un enseignant doit développer pour se prémunir de tout excès liés à sa position, pour affronter les difficultés, et se conduire avec honnêteté et droiture vis-à-vis de ses élèves. L’objectif de l’enseignement est simplement d’aider chaque personne à vivre en accord avec elle-même.

L’ART MARTIAL : UN SPORT ?

LES ANTAGONISMES

Pratiquer un Art Martial est, en premier lieu et par définition, un apprentissage des techniques de guerre et d’une philosophie préparant aux conditions de combat à mort. Le sport est, quant à lui, un ensemble d’exercices le plus souvent physiques réalisé dans un esprit de jeu et qui peut être orienté vers la compétition. A priori, ces deux pratiques n’ont pas ou peu de points communs. Cependant, la guerre a changé de visage et les Arts Martiaux ont, de ce fait, évolué vers des « pratiques martiales » qui reprennent les exercices et parfois la philosophie martiale, mais qui ont cependant perdu leur dimension guerrière. Les exercices physiques sont comme la partie visible d’un iceberg : les pratiques martiales apparaissent alors principalement comme un sport, et sont parfois enseignées comme tel. Il existe cependant une partie immergée, nettement plus importante, qui fait la différence avec les sports « jeux et compétitions » : la dimension spirituelle des Arts Martiaux.

LA REDUCTION DU DAO

La disparition de la dimension guerrière dans les Arts Martiaux se traduit par l’absence d’enjeu vital : que la technique d’attaque ou que la parade soient correctement effectuées, au bon moment, n’a pas de réelles conséquences. Dans la pratique d’une activité qui met en jeu l’intégrité physique, comme anciennement les arts martiaux et aujourd’hui l’alpinisme, les erreurs se paient cher. En montagne, une chute se gratifie au mieux, d’une belle frayeur, et, est au pire, fatale. C’est pourquoi, l’alpiniste apprend les gestes et les techniques jusqu’à ce que chacun d’entre eux deviennent un réflexe : en cas d’incident, pour éviter l’accident, le corps doit agir correctement et rapidement ce qui exclue toute réflexion préalable. Les réflexes sont intimement liés à l’instinct de survie, le réflexe adapté aux circonstances est l’aboutissement d’un travail en condition de stress, c’est en dire, le plus souvent, en situation. Dans les Arts Guerriers, il en est de même : la parade et la contre-attaque sont des réflexes. Les mains, les bras, l’ensemble du corps doivent connaitre leur place au moment opportun, ce qui laisse peu de temps à la réflexion pendant l’action. Un tel degré de maitrise de la technique nécessite une excellente connaissance de soi, de ses capacités physiques et mentales, sans illusions, ainsi que la maîtrise et de l’éducation de son corps. Lorsqu’un Art Martial est pratiqué avec seulement un objectif « sportif », un tel développement de ces facultés n’est pas aussi essentiel. De ce fait, l’évolution de l’art martial vers le sport s’accompagne d’une réduction du Dao.

LA COMPETITION

Par ailleurs, le sport est fréquemment associé à la compétition dont le but est de battre un record, de remporter une victoire, de vaincre ses adversaires. Ces objectifs peuvent mener à un manque de fair-play. Par opposition aux anciens guerriers pour qui la victoire était principalement liée à l’instinct de survie, dans un sport, elle peut rapidement s’associer à une animosité et une agressivité. Ces sentiments résultent de l’orgueil et de la prétention qu’apporte le désir de victoire.

La compétition peut cependant être bénéfique lorsqu’elle permet au pratiquant de tester sa résistance physique et mentale face au stress qu’elle engendre. C’est alors uniquement un combat intérieur que mène le compétiteur ; cet état d’esprit permet alors le respect de l’adversaire et le fair-play.

C’est aux enseignants d’inculquer la valeur des principes aux Vo Sinh, le fair-play, le respect de l’adversaire et l’humilité. Il est nécessaire de valoriser une victoire intérieure même si elle s’accompagne d’un échec face à un adversaire. Par ailleurs, la victoire contre un adversaire ne doit être encensée seulement si elle a été acquise dans les règles et avec les principes de l’Art.

LES MOTIVATIONS DES NOVICES

Certains novices peuvent avoir été amenés vers le Vovinam dans l’idée de pratiquer un sport de combat. Il faut alors poser la bonne question, à savoir demander ce qu’ils attendent d’un sport de combat.
S’ils n’y voient qu’un moyen pour apprendre à se battre, c’est qu’ils font fausse route ; à l’enseignant de les comprendre et de les recadrer en prenant en compte le fait que cette violence peut cacher un besoin de prendre confiance en soi.

D’autres y verrons un moyen de se défendre ; effectivement, ils auront pris un bon chemin, même s’ils n’en sont pas encore conscient. Ils apprendront en effet à se défendre, mais pas que par les gestes : leur meilleure défense viendra de l’état d’esprit qu’ils seront amenés à développer : la confiance en soi, la force et la souplesse.

D’autres encore y verrons un moyen de développer leur corps physiquement. Le Vovinam permet en effet le développement harmonieux de la force, de la souplesse et de la coordination. De plus, le fait d’accepter de se plier aux principes, aux symboles et aux rituels les guide d’ores et déjà vers la philosophie martiale.

Il n’y a pas de « mauvaises raisons » pour commencer ; toutes se justifient consciemment ou inconsciemment. Il appartient à l’enseigner de guider ses élèves, quelques soient leur motivations primaires, vers le bon chemin. C’est sans doute là la différence principale entre un sport et un Art Martial.

CONCLUSION

L’enseignement est une tache délicate qui demande un travail sur soi important. Enseigner les Arts Martiaux nécessite, en plus des qualités physiques et techniques, de grandes qualités humaines. Il faut d’abord comprendre et maitriser soi-même ce que l’on souhaite transmettre. Pour cela, il est important d’avoir un point d’ancrage, un référent d’expérience sur lequel s’appuyer : son maître.
L’enseignement de connaissances tacites, de concepts, de principes et d’idéaux est facilité par l’utilisation du symbolisme et des métaphores : en Vovinam, on utilise ainsi le tigre pour illustrer la puissance physique mais aussi la détermination et la vivacité d’esprit. La plupart des positions, des techniques et des Quyen symbolisent les concepts spirituels. Enseigner, c’est mener de pair la théorie et la pratique, montrer les techniques en essayer d’y intégrer la philosophie associée.

L’instructeur doit dispenser un enseignement conforme aux aptitudes de ses élèves. La progression doit se faire par étape, sommet après sommet. L’enseignant accompagne ses élèves dans leur évolution, les guide, répond à leurs interrogations, les amènent progressivement vers une réflexion propre et pour cela, il doit faire en sorte que sa conduite personnelle corresponde aux principes défendus par le Vovinam. Les difficultés qu’il rencontre dans cette tache lui permettent de s’instruire lui-même et de combler ses lacunes, toujours sous l’égide de son maitre. L’enseignement est autant bénéfique pour l’enseignant que pour l’élève.

Les Arts Martiaux diffèrent des sports classiques par leur composante philosophique. Cette dernière est un atout pour développé « un esprit sain dans un corps sain » quelque soit la motivation initiale des pratiquants. C’est pour cela qui la dimension spirituelle du Vovinam ne doit, en aucun cas, être négligée dans l’enseignement.